Les œuvres de l’artiste belge Céline Vahsen occupent un espace tout à fait singulier, à mi-chemin entre l’image, l’objet et le textile. Bien qu’elles soient ancrées dans des techniques textiles et des contextes matériels, elles rappellent la peinture, tout en s’en distinguant fondamentalement et en échappant ainsi à toute catégorisation conventionnelle : elles ne fonctionnent pas comme des illustrations d’un processus, mais comme des univers visuels autonomes qui tirent leur signification de leur matérialité et de leur processus de création. Ici, la toile n’est pas simplement un support, mais un élément actif du langage pictural. Les fils de ses images tissées deviennent des lignes, les couleurs des surfaces, la structure un décalage. En bref : Céline Vahsen crée des images qui ouvrent des espaces de possibilités, lesquels semblent se déplacer en permanence. Ces décalages sont des formations visuelles qui interpellent notre perception avec une efficacité particulière.

L’artiste a spécialement adapté l’exposition Shiftings au lieu d’exposition. Outre les bancs de la salle principale et un grand mur en panneaux de bois dans la plus petite salle de l’exposition, ce sont surtout les deux formats d’image dominants qui déterminent le concept de l’exposition et marquent l’expérience du spectateur. L’exposition propose ainsi aux visiteurs trois échelles d’image différentes. Une œuvre monumentale, qui, avec ses 2,5 mètres, dépasse la taille humaine, a été spécialement créée pour l’exposition à l’IKOB. Cette œuvre, qui est pour ainsi dire monumentale même selon les critères de Vahsen, contraste avec une nouvelle série d’œuvres plus petites, qui exigent un regard plus intime. Le grand format s’apparente à un paysage qui invite le spectateur à plonger dans les profondeurs de l’image. L’objet pictural plus petit, en revanche, oblige les spectateurs à s’approcher davantage. Ensemble, ces deux groupes d’œuvres créent un mouvement – ou une alternance – entre immersion et intimité, et invitent à une réflexion sur la perception, la mémoire et le temps.

Les œuvres de Vahsen évoluent avec aisance entre différents niveaux temporels. La dimension temporelle de son travail est immédiatement perceptible et ancrée sous diverses formes dans ses œuvres. Ainsi, les différentes sections de toile conservent la trace des processus de création. Chaque fil, chaque couture, chaque dégradé de couleur est un moment de temps investi qui reste ancré dans la matière. Les œuvres ne sont pas seulement le résultat d’un processus, mais aussi sa documentation. Elles rendent le temps tangible en tant que dimension matérielle. Dans son caractère éphémère, celui-ci entre en tension avec la réalité mathématique du métier à tisser, qui ordonne et séquence le temps, tandis que la couleur le transforme en un état réactif et ouvert. Bien que des considérations écologiques influencent le processus de production, les œuvres ne s’inscrivent pas principalement dans le contexte d’un discours militant en faveur de l’environnement. L’utilisation de matériaux et de colorants durables s’inscrit plutôt dans une logique matérielle qui va de soi et fait partie intégrante de sa pratique artistique. Parallèlement, cette pratique aborde la relation entre l’homme et la nature à un niveau plus profond.

La forme joue un rôle central dans les œuvres de Vahsen. Vahsen utilise la technique de tissage la plus fondamentale : l’armure toile. L’entrelacement le plus simple de fils, sans lequel un tissu ne peut exister. Les coutures verticales qui traversent ces œuvres et structurent la composition sont tout aussi importantes. Les coutures sont plus que de simples éléments formels. Loin de dissoudre la matérialité physique de l’œuvre, ces compositions la soulignent. Elles ne marquent pas une rupture, mais un lieu de rencontre et de devenir. Contrairement à la ligne dans un tableau peint, qui crée une illusion de profondeur, la couture dans ses œuvres est une intervention physique dans la structure. Elle est visible, tangible et réelle.

Elle rappelle que l’image est constituée de parties qui ont été assemblées entre elles. Il ne s’agit pas de l’illusion d’un assemblage, mais de la réalité de l’assemblage. La différence : l’œuvre ne représente pas une relation ; ce qui apparaît, ce n’est pas l’image d’un assemblage, mais l’assemblage lui-même. C’est précisément là que réside la particularité de ces œuvres : elles ne parlent pas de l’assemblage ; elles le créent et, ce faisant, font preuve d’une belle sincérité envers elles-mêmes et envers le spectateur.

En ce sens, les œuvres de Vahsen se rapprochent davantage de la logique du tissage ou de l’architecture que de l’espace pictural autonome de la peinture abstraite, car la construction visible révèle comment l’image prend forme et est maintenue ensemble. La couture fait office de lieu de relation ; les différentes parties s’assemblent pour former un tout visuel.

Ainsi, les surfaces en bois des sièges et le mur installé ne constituent pas simplement un décor, mais font partie intégrante de l’exposition. Ils relient les tableaux exposés à la nature et évoquent la fugacité et le cycle de la croissance. Les matériaux de l’artiste, les murs aménagés et les sièges créent un espace de contemplation au sein du musée, qui ne naît pas uniquement de l’abstraction, mais de la mémoire matérielle inscrite dans chaque élément.

Une liste de recommandations bibliographiques a été spécialement établie pour cette exposition par Céline Vahsen.

Avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles et Flanders State of the Arts.

À propos d’artiste:

Son travail a été présenté dans de nombreuses expositions collectives internationales, notamment au 21st Century Museum of Contemporary Art de Kanazawa (Japon), au Marres de Maastricht (Pays-Bas), à la Centrale for Contemporary Art de Bruxelles (Belgique) et lors du New York Textile Month aux États-Unis. Parmi ses expositions personnelles, on peut citer E.A. Shared Space à Tbilissi (Géorgie), la Saarländische Galerie à Berlin (Allemagne) et Affiliate, dans la salle de projet du WIELS à Bruxelles (Belgique). En 2022, elle a également exposé au IKOB Museum of Contemporary Art, à Eupen, en Belgique, où elle a reçu à la fois le prix du public et le 3e Feminist Art Prize.

Plus récemment, en 2025, elle a été artiste en résidence à The Mothership, le jardin et atelier de teinturiers d’Yto Barrada à Tanger, au Maroc, ainsi qu’à la Cité Internationale des Arts à Paris, en France, et à Thread — The Josef and Anni Albers Foundation à Sinthian, au Sénégal. Parmi ses résidences précédentes, citons le WIELS Contemporary Art Centre (Bruxelles, 2023), l’iMAL (Bruxelles, 2022) et la CAB Foundation (Bruxelles, 2021). En 2019, elle a participé à l’Académie des savoir-faire de la Fondation d’entreprise Hermès, à Paris, en France.

Elle a suivi une formation à l’École Supérieure des Arts St-Luc à Bruxelles, en Belgique (licence en 2008), à la HGK – Hochschule für Gestaltung & Kunst à Lucerne, en Suisse (2007), et à la HAW Hamburg, en Allemagne (2011-2012). Elle a achevé ses études en arts visuels au département textile de l’ENSAV La Cambre à Bruxelles, en Belgique (licence en 2011 ; master en 2013). Depuis 2018, elle enseigne à la KASK School of Arts à Gand.

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Céline Vahsen, Shiftings, vue de l'installation, 2026 © IKOB - Musée d'Art Contemporain, Photos: Lola Pertsowsky